Ces femmes, artistes sans peurs ni lois

Le Musée d’art de Pully déroule le fil de l’art figuratif en Suisse, une histoire de femmes, dans une expo qui va faire date. Passionnante.


Par Florence Millioud
Publié: 09.11.2025, 09h27, dans 24h
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En bref:

  • Le Musée d’art de Pully fait un choix fort en exposant une trentaine d’artistes principalement féminines pour évoquer l’art figuratif et sa renaissance.
  • Enquête menée, données croisées, la commissaire de l’exposition a pu confirmer sa perception: en Suisse, cette scène figurative est majoritairement féminine.
  • Une exposition qui vient avec un propos bon à entendre et des œuvres passionnantes à voir.

C’est l’exposition qu’on attendait en Suisse et, la chance, elle est à Pully. Dans ce petit musée d’art aux idées inversement proportionnelles à ses espaces (et sans doute à son budget?). Donc… une expo d’art figuratif! Il y a quelques décennies, par le jeu des modes, c’était encore un gros mot. Mais l’hermétisme égocentré d’un art de plus en plus distant des réalités humaines a fait ressusciter l’autre, celui qui dit. Montre. Raconte. Et émeut autant qu’il percute parce qu’il nous ressemble sans s’interdire d’être critique.

À Pully, dans cette expo à voir absolument, chaque œuvre a même valeur de coup de poing. Il est caustique avec les deux aînées de la Lausannoise Lucie Kohler qui sirotent «Un dernier milkshake avant la fin du monde», sans voir l’agneau prêt à être sacrifié juste devant eux. Plus radical encore avec «Joan as Police Woman», femme de dos, sans visage mais pas sans voix, de la Zurichoise Klodin Erb. Ou pop, folk et fantasque avec le portrait «Alain et la Paura», signé par la Valaisanne Cecile Giovannini.


On pourrait continuer la liste, il n’y a – presque – que des femmes à l’affiche. Un choix. Leur choix de rester dans le réel, de l’incarner. Un choix responsable, nous confiait Miriam Cahn, la très exposée (y compris à Pully) figure de proue de la scène suisse, après la déprédation de l’une de ses œuvres en 2023 à Paris. «On ne peut plus faire de peintures abstraites, disait-elle, c’est la situation politique, sociale et morale du monde qu’il faut montrer.» D’autres, parmi les artistes réunies à Pully, ont trouvé dans l’appel du réel un moyen de maîtriser le récit, de prendre soin du leur, d’arrêter le regard obstrué par le grand zapping du XXIe siècle. Peu importe les dénigrements et autres semonces. Elles sont plusieurs, encore étudiantes, à avoir entendu que «ce n’était que de la peinture pour vendre». Qu’il fallait penser installation. Tridimensionnel. Vidéo. Mais elles sont nombreuses, aussi, à avoir continué!

«L’art figuratif, j’y suis venue dès le départ, nous confiait il y a peu Romane de Watteville. Ayant étudié l’histoire de l’art avant de faire une école d’art, j’ai toujours été passionnée par l’image, son analyse, son cadrage. Puis j’ai commencé à voir que de plus en plus de peintres femmes, surtout des New-Yorkaises, peignaient du figuratif. Mais j’entendais aussi des voix me dire: «Ça ne va pas durer, ça ne va pas prendre. Ce n’est pas si intéressant.» La trentenaire lausannoise vient de vivre une expo solo dans les murs zurichois de la galerie internationale Hauser & Wirth. À Pully, elle aspire dans ses confidences croisant l’intime et l’étrangeté, on est dans l’élan de la vie, comme chez la Bernoise Silvia Gertsch, qui le colore d’incertitude ou d’un danger taisant son nom.

Pully a enquêté

Son intuition de ne voir presque que des femmes sur la scène suisse de l’art figuratif, la commissaire Victoria Mühlig l’a fait rimer avec exposition. Non sans avoir confronté ses repérages aux faits de ces trente dernières années. Les palmarès des prix. Les parcours. Les expositions. Les retours critiques. Les visites d’ateliers. Pour un résultat d’enquête qui a failli s’intituler «Elles font la figuration» – littéralement, il y a du vrai –, mais l’originalité de «Come-back! L’art figuratif en Suisse: une scène au féminin» valait bien plus qu’un simple jeu de mots.


Visant la pertinence plus que l’exhaustivité, elle rassemble des femmes de toute la Suisse, qui ont entre 26 et 96 ans, et trois hommes. On comprend l’idée. Ou pas! Peu importe, on les adore, et Yann Bisso, Elias Njima, Andriu Deplazes se fondent dans le tempo d’une exposition qui fait l’histoire. Plus convaincante que les désormais réguliers repêchages d’une artiste femme dans les oubliettes de l’histoire de l’art – il y en a par milliers, en pensant à Tintoretta (la fille de), Nadia Léger (la femme de), Suzanne Duchamp (la sœur de), comme à toutes celles qui ont grandi à l’ombre des bastions. Et avec sa trentaine d’artistes qui ont en commun la force d’avoir toujours été elles-mêmes sans peur d’être en marge des modes, cette exposition est aussi plus marquante qu’une simple exposition collective à la valeur de rattrapage XXL. Ou qu’une sortie de groupe des collections d’un musée clamant vouloir faire de la place aux femmes.

Non! Ici, on affirme. Et on le dit avec des toiles. Des corps, des portraits, autoportraits, scènes de vie et de paysages, mais aussi dans ces filiations d’une artiste à une autre, ou ces échos entre un récit et un autre. La tension ne baisse pas. On avance. Dans cette même énergie de la reconnaissance de la place de l’artiste femme déployée dans «Elles@Centrepompidou», exposition suivie par plus de 2 millions de visiteurs en 2009. Ou par la Biennale de Venise 2022, qui superformait dans son intention de réécrire sa propre histoire comme celle de l’art, en invitant 80% d’artistes femmes.

Le gain est patent. Sauf – encore – au tableau des records du marché de l’art, où la différence reste criante entre les 6,3 millions de dollars du record de Marlene Dumas, artiste vivante la plus chère au monde, loin derrière son alter ego Jeff Koons, qui vaut 91,1 millions de dollars. Et si les galeries, les espaces d’art, les prix d’art continuent à découvrir et défendre de nouvelles carrières, le musée peut faire son travail d’institution. Soulignant comme à Pully ce retour de l’art figuratif avec des femmes dans les premiers rôles.

La présence au début de l’exposition d’une pièce de la très punk académicienne franco-américaine Nina Childress esquisse même une réalité plus large que celle des frontières suisses; on peut penser à la Française Françoise Pétrovitch, à l’Américaine Kiki Smith, à Nicole Eisenman installée à New York. Et si certains voient de l’opportunisme dans l’idée de ce «Come-back», son intérêt ne peut, lui, être enlevé. Ni le bonheur de vivre les états de rêve figés dans un certain malaise par Louisa Gagliardi. De suivre les regards d’Emilienne Farny, qui nous entraînent hors des zones de confort. Ou d’entrer dans les jeux de rôle décomplexés de Seline Burn. Sans jamais savoir, ni chercher une date, une chronologie, comme s’il n’y avait pas d’âge pour la figuration…

À Pully, de la cadette, 26 ans, à l’aînée, 96 ans

Le monde des expositions, Leanne Picthall y est entrée il y a peu, avec une première en solo à la galerie Skopia à Genève en 2024. En revanche, la figuration, la Vaudoise de 26 ans formée à la HEAD à Genève y est venue par l’autoportrait. Avant de glisser sur l’émotionnel tout terrain – les pattes du chien, le gâteau d’anniversaire, la boîte à outils – usant d’angles qui font fi du contexte, toujours troublants, parfois dérangeants ou même drôles. La Lucernoise Irma Ineichen, 96 ans, elle, dit ne pas «avoir de message» dans son travail, si ce n’est «le calme, l’espace, l’intensité des couleurs, la lumière». Elle fait d’ailleurs de son propre intérieur un théâtre universel, comme de ses visions paysagères qui amènent l’étrange dans la réalité.

Tour de Suisse des expos au féminin

C’est l’affiche du moment, elle est à la Fondation Beyeler jusqu’au 25 janvier avec la première rétrospective en Suisse de la star japonaise de l’art contemporain Yayoi Kusama. Mais la Suisse muséale vit encore d’autres premiers rendez-vous avec une artiste, comme jusqu’au 22 mars avec la Néerlandaise Jacqueline de Jong dans ses œuvres aussi drôles qu’engagées au Kunstmuseum de Saint-Gall. Ou avec Gego, née Gertrud Louise Goldschmidt et comme artiste, dans le spectre de l’abstrait. C’est le Zentrum Paul Klee à Berne qui l’expose jusqu’au 18 janvier. En première suisse, encore, et même européenne, la Guatémaltèque Angélica Serech est en vue jusqu’au 30 août au Musée de la Croix-Rouge à Genève avec ses œuvres textiles aux dimensions multiples.

À Lausanne, jusqu’au 1er février, la rencontre avec les immensités bleues de Laure Pigeon est aussi une chance, la Collection de l’Art brut ne l’avait jamais montrée dans toute son envergure. Figure de la scène suisse, la Zurichoise Klodin Erb vit avec la profusion d’images, mais elle voit aussi double avec une expo au Musée des beaux-arts du Locle (jusqu’au 1er mars) et une autre au Kunsthaus d’Aarau (jusqu’au 1er mars). Pour une immersion d’un tout autre genre, Ariane Monod expose ses étendues dessinées au fusain à la Fondation Moret à Martigny (jusqu’au 7 décembre). Et pour le clin d’œil, appuyé, aux pionnières de la modernité, c’est au Kunsthaus de Zurich qu’il faut se rendre jusqu’au 15 février. Et voir, ou revoir, la valdo-genevoise Alice Bailly dans ses tableaux-laines.