Musée d’art de Pully. Ouf, faire de la peinture figurative n’est plus honteux

Aurélie Lebreau
12 septembre 2025 à 09:47
https://www.laliberte.ch/articles/culture/arts-visuels/ouf-faire-de-la-peinture-figurative-nest-plus-honteux-1195198?srsltid=AfmBOooFNJZi7z7uzOUzCuPlfw8rslfCm-lt_TdvSypJPvsFoE-cFPSy

Avec sa nouvelle exposition d’automne, le Musée d’art de Pully souligne la résurgence de l’art figuratif en Suisse. Les artistes femmes s’y révèlent largement majoritaires. Entre figures tutélaires – parmi lesquelles Miriam Cahn, Valérie Favre ou Caroline Bachmann – et jeunes artistes, cette scène s’avère passionnante et incontournable

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C’est une exposition qui a valeur d’officialisation. Avec Come-back! L’art figuratif en Suisse: une scène au féminin, le Musée d’art de Pully valide la résurgence de la peinture figurative dans une Suisse qui a tant aimé, dès la seconde moitié du XXe siècle, l’abstraction géométrique, le minimalisme, le constructivisme, la Gute Form ou le mouvement Néo-Géo. Autant de déclinaisons d’une précision formelle et d’une rigueur extrême qui ont laissé dans une marge bien étroite l’expression personnelle et émotionnelle. «Mais depuis 10 à 15 ans, l’on observe en Suisse (et partout dans le monde occidental, ndlr) un retour très marqué de la peinture figurative», pose Niklaus Manuel Güdel, directeur des Musées de Pully.

Pour en avoir le cœur net, la commissaire de Come-back!…, Victoria Mühlig, a mené une vaste recherche et croisé, sur les 30 dernières années, les parcours des élèves des écoles d’art du pays (Bâle, Zurich, Berne, Lucerne, Lausanne et Genève) avec les principaux prix artistiques décernés. Premier constat, la peinture figurative prend bel et bien l’allure d’une nouvelle vague.

«Alors qu’en 1990-2000, les professeurs des écoles d’art mettaient en garde les étudiants contre la peinture qui, selon eux, ne suffisait pas pour être exposée. Il fallait de la grandeur, de l’espace, de la 3D donc ou, au minimum, de l’installation vidéo», rappelle Victoria Mühlig. Mais aujourd’hui, les élèves construisent à nouveau des châssis, y tendent de la toile puis l’enduisent de colle de peau de lapin – autant de savoirs pratiques qui avaient parfois disparu de l’enseignement.

Le visiteur découvre de nouveaux noms qu’il devra absolument retenir

Seconde observation, la résurgence de cette peinture figurative est principalement portée par des artistes femmes. De jeunes plasticiennes extrêmement talentueuses s’ajoutent aux «pionnières», telles Irma Ineichen (née en 1929), Emilienne Farny (1938-2014), Miriam Cahn (1949), Valérie Favre (1959) ou Caroline Bachmann (1963) – qui ont dû faire preuve d’un double courage, à savoir «s’obstiner» à faire de la peinture figurative quand ça n’était vraiment pas cool et, de surcroît, en étant femmes alors que le monde de l’art était fortement régi par des hommes.

A Pully, le visiteur découvre de nouveaux noms qu’il devra absolument retenir. Et sur la trentaine d’artistes exposés ne figurent donc que trois hommes, Yann Bisso (1998), Andriu Deplazes (1993) et Elias Njima (1994), «qui ont été retenus pour les thématiques qu’ils traitent», précise la commissaire.

Ainsi tous les acteurs de cet accrochage – qui en aucun cas ne vise l’exhaustivité, «notre espace d’exposition ne serait tout simplement pas assez grand», sourit Niklaus Manuel Güdel – partagent un même attrait pour l’intime et le quotidien. Le parcours s’ouvre sur une note résolument pop, notamment avec le grand Doce de Mariana Tilly (1995) qu’elle a peint cette année, soit un hommage au premier Girls Band du Portugal. L’artiste basée à Bâle, qui a entamé une thèse de doctorat en études artistiques et culturelles révèle, dans l’excellente publication qui accompagne l’exposition, s’intéresser aux questions de représentation. Les deux gants de boxe, frappés respectivement d’un OK et d’un KO, qui entourent les musiciennes, livrent un début d’interprétation…

Dès la salle suivante, c’est le travail de Seline Burn (1995) qui retient l’attention. «Seline vient d’une famille très traditionnelle. Elle s’est mariée jeune, a suivi les conventions. Ici elle a peint sa sœur dans sa propre robe de mariée, tenant à la main un tuyau d’arrosage comme s’il s’agissait d’une arme», analyse Victoria Mühlig. Le tableau, Helper in the Garden (2024) a été retenu pour former l’affiche de l’exposition. Un choix brillant, tant la détermination transparaissant dans le regard et l’attitude de cette jeune femme tranche avec le rose gentillet qui l’habille.

A cause de ou grâce à

Peu de paysages au fil des salles, à part les vues lémaniques de Caroline Bachmann, mais des portraits de proches et des autoportraits rendus évidents avec l’outil incontournable que constitue désormais le smartphone. Des journaux intimes peints plutôt qu’écrits (Andrea Muheim, 1968-2003). Des captures de scènes semblant anodines, telles les paires de chaussures laissées près de nos portes d’entrée (Yann Bisso, Pas-châssés, 2025). Des narrations lynchiennes comme les maîtrise la Lausannoise Romane de Watteville (1993), invitée dès le 26 septembre par l’influente galerie Hauser & Wirth à présenter son travail dans son espace de la Limmatstrasse à Zurich. Ou des baisers de cinéma, The Kiss (2024), sublimés par la Fribourgeoise Elise Corpataux (1994). Et des préoccupations climatiques, avec le génial Dernier milkshake avant la fin du monde (2024) de Lucie Kohler (1985) ou la Prophétie (2015) de Cecile Giovannini.

En réaction à une imposante tradition géométrique, ou au contraire grâce à elle – «il se pourrait que cette tradition (…) ait ouvert la voie à des pratiques figuratives renouvelées, revivifiées», c’est la théorie de la critique d’art Jill Gasparina qui signe un riche essai dans la publication de l’exposition –, la figuration semble avoir de captivants jours devant elle. Jusqu’au prochain effet cyclique, bien sûr, que l’histoire de l’art affectionne tant.